Guido Guidi
PENSER AVEC LES YEUX 4



Conversation avec la lumière

Le Cangrande, dans la cour du Castelvecchio, semble défendre le pont, au nord, que découvre la brèche ouverte par Scarpa dans l'aile napoléonienne; mais en même temps, il garde le vide qui s'ouvre ainsi derrière lui (le ciel, le fleuve, la campagne). C'est cet encadrement du ciel au- dessus du Cangrande qui a le plus longtemps retenu mon attention au Castelvecchio - les deux formes géométriques sculptées par la corniche dans le vide. Scarpa fait de la lumière un élément de composition, il l'intègre à ses formes en tant que présence changeante. Cette utilisation du ciel, comme un élément de la composition, devait m'amener à Possagno. Dans l'espace dépouillé de la gypsothèque, sur les surfaces nues, la lumière change constamment et sculpte des motifs profonds mais intangibles, alors même que le bleu découpé par les verrières,qui donne à l'espace sa couleur et sa forme, est presque immuable. La lumière artificielle est trop immobile pour la sculpture. Scarpa voulait une lumière qui se déplace, qui donne une profondeur à la surface des plâtres et les invite à une sorte de conversation. La lumière naturelle n'est jamais immobile. Je présente mon travail sur Possagno en jumelant les prises de vue similaires, afin de montrer le caractère changenant selon l'angle d'incidence de la lumière - non pas pour montrer par quel moyen elles sont éclairées, mais pour rendre compte des effets de la lumière. En general pour montrer un coucher de soleil, on photographie le soleil, mais il est plus intéressant de photographier une figure ou un objet qui absorbe dans la lumière déclinante -jamais la source de lumière, mais un objet qui absorbe la lumière, ou l'ombre d'un objet dessinée par la lumière. A la tombe Brion, ayant voulu montrer la lumière pénétrant par la porte du vieux cimetière au couchant, j'ai obtenu l'image inversée d'un soleil avec ses rayons, peint par le soleil lui meme sur le mur est - quelque chose qui évoquait l'école viennoise, ou peut-etre Edward Munch.
C'est ainsi une alchimie de la lumière qui se réalise à la tombe Brion, mais à Possagno la lumière est associée à une magie d'un autre avait abandonné peu à peu les voiles qui filtraient la lumière dans ses premiers aménagements, par exemple au palais Abatellis à la fois plus dirigés et plus diffus.
A Possagno, il s'agissait de sculptures en platre, un " matériau amorphe ", sans éclat auquel il fallait donner vie, " d'où la nécessité, explique Scarpa, d'un emplacement au Soleil (6) ". Il parle ici de la lumière du soleil comme " d'un élément qui, en perspective, descend, disparaît... une lumière diffuse, une lumière qui vient d'en haut(7)". La solution de Scarpa pour la gypsothèque rejoint ici l'art du photographe, qui est avant tout de voir le jeu de l'ombre et de la lumière - un jeu de négatif- positif d'autant plus subtil que seules comptent les ombres à Possagno, puisque les sculptures blanches sont placées sur des fonds qui sont également blancs. Les murs blancs adoucissent les ombres, de sorte que les oeuvres deviennent elles-mêmes des ombres. La lumière ambiante et les traits de lumière ont aussi des tonalités proches, en raison de la hauteur des fenêtres - là encore deux variantes subtiles d'une même chose, où les effets de négatif et de positif naissent des plus infimes nuances. Dans ce jeu de monochromes, les sculptures ont une présence plus intense du fait même de la ténuité du dialogue entre l'ombre et la lumière.
Une manière d'érotisme. Au moment où j'attendais que la lumière vienne caresser le dos d'une figure couchée, j'ai compris que Scarpa faisait faire au soleil ce que désirait sa main - effleurer les douces lignes du torse. Scarpa n'aimait pas la finesse exagérée, l'idéalisation néoclassique des mains, des pieds, des têtes de Canova, mais, ajoutait- il, " depuis le cou jusqu'au- dessous du genou, c'est le style vrai, la "vérité", l'art qui devient la vie (8) ". C'est polir montrer cette vie qu'il baigne de lumière les plâtres de Canova. Blanche, posée sur une nappe de lumière ou sur son ombre portée, chacune des figures jouit d'une solitude tranquille. En même temps, toutefois, s'engage entre elles une conversation distante, un peu absente, une conversation de salon de l'époque de Canova. Les figures s'observent, devisent en silence, et tour à tour, frappées par les rayons du soleil, elles prennent vie.
Guido Guidi

(6)-Carlo Scarpa " Lecon sur la gypsothèque ", Les cahiers de la recherche architecturale, n19,1986, p.97.
(7)- C.Scarpa " Lecon...p.97-98.
(8)- C.Scarpa " Lecon...p.102.

 



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