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Temps
et mouvement
Scarpa
disait toujours en classe: "Je peux parler des choses parce que je
les vois." Lorsqu'on attend l'apparition d'un rayon de lumière,
ou qu'on prépare le matériel photographique pour une prise
de vue, on y gagne à ralentir l'acte de regarder. D'aucuns prétendent
que l'appareil capte trop vite son sujet, alors que le dessin aurait pour
effet de ralentir l'exécution. Je crois que c'est en fait le contraire.
Le dessin est un moyen de noter hâtivement ce qui pourrait être;
l'appareil photographique est une prothèse qui permet de penser
à travers ce qui est. L'acte de photographier n'est pas un acte
superficiel. Certes, le photographe ne peut saisir que la surface des
choses. Mais il peut apprendre de ce simple geste descriptif la véritable
profondeur d'un objet, ses métamorphoses à mesure que change
la lumière. Scarpa ne s'intéressait pas beaucoup à
la photographie. Arrigo Rudi se rappelle néanmoins que pour le
maître l'image photographique devait "être statique,
parfaitement axiale, rigoureuse. Le photographe devait restituer son image
mentale aussi bien que sa façon à lui de voir [son oeuvre]
(3)". En regardant l'oeuvre de Scarpa j'ai cherché les manières
de recapter cette "image mentale". Scarpa exige que nous nous
rappelions ce que nous avons traversé, que nous entendions l'écho
de nos pas, que nous regardions autour de nous et pas seulement devant.
je me rappelle qu'il faisait en se déplaçant des gestes
exagérés (théâtraux même, lorsqu'il avait
un public): les poings sur les hanches, cambré, ou penché
en avant, il allait et venait, marchait de long en large tel un chambellan
à la cour des doges. Or Gary Winogrand n'affirmait-il pas, à
propos des photographes, qu'ils devraient se déplacer en zigzag,
tracer de leurs pas le "signe de Zorro", passer du champ au
contrechamp? Et Massimo Cacciari ne croyait-il pas que le regard poétique,
analogue à celui des anges, est un regard circulaire?
Je me suis attaché à capter le mouvement dans l'oeuvre de
Scarpa en me concentrant, pour commencer, sur des fragments; en déplaçant
l'objectif à la façon dont Scarpa bougeait la tête,
promenant tout autour, au hasard, un regard patient; en assemblant ces
épisodes sous forme de séquences ou de juxtapositions; et
en refaisant à de multiples reprises les mêmes vues, pour
faire sentir le temps nécessaire au regard, s'il veut saisir la
mutabilité des choses.
Un astronome du début du XIX siècle soutenait que notre
concept du temps devrait être plus circulaire, de sorte qu'il serait
possible de renverser la séquence passé-présent-futur.
Dans les aménagements de Scarpa, qu'on a décrits comme des
"installations précaires", la pause, le fragment, "révèle
la manière dont [il] conçoit une oeuvre par rapport au temps
(4)". Toutes ses stratégies et tous les récits qu'il
élabore sont marqués par une conscience aiguë du délitement
du temps et de la mort.
Au musée du Castelvecchio, je me suis concentré sur l'idée
de la pause, des espaces significatifs qui sont ménagés
entre les objets, de la suspension du temps et de l'espace, et, parallèlement,
je me suis intéressé au rôle que Scarpa confère
à l'action du temps. Dans les salles du Castelvecchio, il détache
clairement les oeuvres les unes des autres et permet que s'établisse
entre elles un dialogue. Scarpa était convaincu que son travail
n'était pas de montrer son intervention, mais de montrer les oeuvres
et de leur prêter un regard, d'intensifier les résonances
entre elles et de les mettre en rapport avec l'architecture. Il savait
trouver des rimes et des correspondances entre les formes de l'architecture
et celles des oeuvres exposées, ou entre les formes dessinées
par la lumière et celles de l'architecture et des objets. Lumière
changeante et objet stable, peinture qui l'érode et verre éternel,
vieilles pierres et métal neuf, tout est prétexte à
un dialogue tendu mais sans heurts, car la virtuosité de Scarpa
permet que tout s'harmonise.
Scarpa savait attendre, laisser le vieillissement et la patine achever
ses oeuvres. On peut le voir aujourd'hui dans le ternissement et la décoloration
des panneaux peints du Castelvecchio -il avait conçu cet aménagement
avec en tête sa transformation et sa dégradation. Sergio
Los, collaborateur de Scarpa à l'époque de ses premières
investigations historiques, fait l'éloge de la facilité
avec laquelle celui- ci anticipait les inéluctables transformations
ultérieures de ses réalisations: il acceptait que la nature
et les besoins humains tracent une ligne discontinue, et qu'ils soient
appelés à "redessiner" l'oeuvre de l'architecte
aussi profondément que celui - ci transformait ce que d'autres
avant lui avaient fait. Scarpa créait des oeuvres qu'il voyait
par avance ne devenir que des traces - une strate parmi d'autres, parmi
les lits successifs de génie et de banalité qui forment
le tissu de notre environnement. Le grand architecte Ignazio Gardella
décrit admirablement cette attitude. Il dit que pour Scarpa l'histoire
"était une fleur autour de laquelle il bourdonnait sans cesse,
attiré par les plus subtiles veinures des couleurs, et dont il
récoltait le nectar pour en faire le miel de son architecture,
bien conscient qu'il y avait, qu'il y avait eu et qu'il y aurait d'autres
miels différents du sien (5)". Au Castelvecchio, j'ai voulu
montrer la corrosion et le délabrement de son architecture, les
subtiles altérations dont Scarpa savait qu'elles auraient pour
effet d'intégrer son intervention à celles de ses prédécesseurs.
De même que l'architecture du Castelvecchio n'est pas statique,
il n'y a pas davantage de
point de vue statique pour le visiteur. Scarpa le force à faire
le tour des oeuvres exposées. Il les dispose de telle manière
que le visiteur les voit aussi bien de côté que de face.
Comme il l'a démontré de façon très amusante
dans un film réalisé pour la télévision italienne,
il ramène le visiteur à son insu vers une même uvre
vue sous un autre angle. Ce sont des parcours circulaires du regard à
l'intérieur des cycles du temps. Dans la grande enfilade des salles
de sculpture, Scarpa établit entre les oeuvres des
liens circulaires. Par exemple, j'al observé qu'il existe un jeu
complexe entre la petite Vierge à l'Enfant (présentée
sur un fond rouge sang décoloré) et la Vierge de douleur,
qu'on découvre derrière l'arcade, dans la salle voisine,
comme si la jeune Mère réapparaissait au loin, s'évanouissant
au pied de la croix. Ici la fragmentation isole et unit à la fois.
Le support de la Vierge à l'Enfant évoque une main tenant
la sculpture. À cette "main" répondent le bras
et la main de Madeleine, qui, soutiennent la Mère évanouie
et en même temps indiquent la Vierge à l'Enfant dans l'autre
salle. L'arcade séparant les deux salles se poursuit dans la silhouette
courbée de la Vierge de douleur. Tout parle de l'indétermination
de la distance et du temps, une indétermination qui s'exprime également
sous d'autres formes. Les ombres projetées par la vieille fenêtre,
qui rappellent l'existence du remplage gothique en pierre et dissolvent
la nouvelle fenêtre métallique; les croix qui dansent entre
le plafond, le sarcophage et le crucifix; la vitrine du sacellum, nous
montrant la forme qui portera la statue équestre de Cangrande.
Guido Guidi
(3)-Entretien
avec Arrigo Rudi, à Venise le 28 mai 1984, documentaire de la Rai
(4)-Francesco Dal Co, "Genie ist Fleiss. L'architecture de Carlo
Scarpa", dans Francesco Dal Co et Giuseppe Mazzariol (dir.), Carlo
Scarpa: L'oeuvre complète, Paris, Electa/Moniteur, 1984, p.27.
(5)-Ignazio Gardella "Le attenzioni di un gamin", dans Carlo
Scarpa: Opera completa, Milan, Electa 1984, p.214.
Si ringrazia Guido Guidi per la disponibilità e la concessione
del diritto di utilizzo del testo e delle immagini.
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