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Le
regard aux aguets
Ma
photographie est un travail sur l'accessoire, sur les bordures, les frontières
et les insertions.
Je me suis toujours concentré sur les marges et les périphéries,
les fragments et les phrases isolées, je n'ai cherché le
"centre". De meme, Scarpa ne conçoit jamais une composition
comme étant statique, et jamais il n'envisage une seule façon
de regarder un objet.
Il expose ses arguments par la voie de la circularité, du regard
oblique, du second regard et de la récurrence. J'aime à
croire que le regard attentif, le regard patient de l'appareil photographique
est apte à voir dans l'oeuvre de Scarpa le dialogue unissant le
fragmentaire.
Il y a deux façons de faire des images du monde. Le photographe
peut utiliser son appareil comme l'archer son arc: viser, tirer une flèche
à l'instant décisif, et saisir le détail prégnant.
Telle était l'approche du "photographe-archer" Cartier-Bresson:
le photographe, en désignant la scène, fait de celle-ci
un instant privilégié.
Il peut aussi utiliser son appareil comme le chasseur son piège
ou le pêcheur son
Filet: c'est alors un instrument qui, patiemment, capte l'espace, la diffusion
de la lumière, l'atmosphère ambiante, l'imprévu.
Ce ne sont pas là que deux façons différentes de
procéder: ce sont deux façons de penser.
Au musée du Castelvecchio et au palais Abatellis, où Scarpa
s'attache aux incidents qui jalonnent le parcours et où il ménage
des effets de surprise, mon approche a été celle de Cartier-Bresson:
j'ai utilisé mon appareil comme un viseur, un télescope.
À la gypsothèque de Canova et à la tombe de la famille
Brion, où Scarpa crée une architecture à partir d'espaces
et de mouvements en apparence inachevés, j'ai posé mes pièges
comme un chasseur.
J'ai travaillé de manière très intensive à
la tombe Brion -j'ai tout rephotographié de nombreuses fois, à
toutes les saisons et à toutes les heures du jour. Je travaillais
très rapidement, puis je retournais voir ce que j'avais photographié.
Ayant fait de mon appareil un instrument de prospection, je ne pouvais
pas savoir quelle Information je rapportais, je ne le comprenais qu'à
la visite suivante. Je sondais le fond de la mer, je forais une mine,
et chaque fois j'en discernais juste assez pour être en mesure de
poursuivre mon exploration. J'ai fini par comprendre que j'avais soif
de continuer à apprendre de Scarpa, qui avait été
un de ceux que j'admirais le plus parmi mes professeurs. Une admiration
paralysante: à peine avais-je osé lui parler, puis j'avais
abandonné l'architecture avant la troisième année,
et jamais je n'avais pu m'inscrire à ses ateliers. Mais tel un
pèlerin j'allais toujours voir ses réalisations, j'assistaisà
ses conférences, je me mêlais à ses visites de chantier.
En retraçant froidement et systématiquement les gestes mêmes
du maître,
je pouvais maintenant le suivre dans ses propres méthodes exploratoires,
pénétrer son esprit et mettre au jour sa pensée.
Guido
Guidi
Si ringrazia Guido Guidi per la disponibilità e la concessione
del diritto di utilizzo del testo e delle immagini.
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